Le lièvre d’Amérique – Mireille Gagné – La Peuplade 2020

Moi, j’ai quitté l’île aussitôt que j’ai pu. Une fois au large, je ne suis pas tombée en bas de la Terre. Le traversier a gardé sa trajectoire. Rendue de l’autre côté, j’ai continué vers l’ouest. Je me suis éloignée. Le plus loin possible. J’ai oublié. Les lièvres. Les collets. Les battures. Les chemins. La forêt. L’horizon. L’aube. Les montagnes. Ton baiser. Toi. Moi.

Elle ne pouvait s ‘appeler autrement que Diane comme la déesse du monde sauvage et de la chasse. Diane, tantôt personnage, tantôt narratrice, déracinée et dépeuplée dans un monde qui court de plus en plus vite, elle s’efforce de tenir la cadence et à défaut d’y arriver, finit par se soumettre à une procédure médicale censée augmenter cadences et rendement.

Seulement voilà, les conséquences de cette procédure novatrice provoquent des transformations imprévues dans le corps de Diane. Chaque jour qui passe lui apporte certes un surplus d’énergie, de capacités de concentration ; en même temps son corps paraît vivre une vie propre, détachée de la femme qu’elle avait été.

Il est sans doute trop tôt pour conclure au dysfonctionnement. Cependant, au fin fond d’elle-même, elle sait que quelque chose cloche. Son corps, trop fébrile. Une vibration anime chacun de ses membres en permanence. Son cœur, plus fort. Elle entend ses battements pulser jusque dans ses oreilles. Son visage. Ses yeux écarquillés. Apeurés en permanence. Sa peau rousselée.

Adolescente, Diane vit avec ses parents sur l’Isle-aux-Grues, au beau milieu du fleuve Saint-Laurent. L’été de ses quinze ans Eugène fait irruption dans sa vie : il y emménage avec ses parents qui souhaitaient lui faire quitter la ville. Eugène a une obsession pour les espèces en voie de disparition et s’obstine à libérer les lièvres piégés dans les collets du père de Diane. Eugène est le partenaire d’errance de Diane à travers l’île et son premier (seul?) amour. Un jour Eugène disparaîtra. Et Diane se quittera aussi.

Lancée à corps perdu dans une vie sur-active, elle vit dans un bel appartement, travaille comme une damnée, quitte son bureau pour aller à la salle de sport et dépenser ses dernières réserves. S’endort sur d’éventuels ratés de sa journée. Tout est perfectible. Rien n’est parfait. Une procédure médicale l’aidera à dépasser ses limites.

Cette descente aux enfers de notre contemporanéité est traduite dans le texte de Mireille Gagné dans cinq brefs chapitres dépourvus de ponctuation où les journées, les pensées, les peurs, les névroses de Diane s’enchaînent à un rythme effréné, galopant. L’effet miroir de notre société affolée n’en est que plus troublant.

En 140 pages Le lièvre d’Amérique soulève un million de questions et nous oblige à affronter une réalité que beaucoup parmi nous aimeraient occulter : mais il ne s’agit pas d’une leçon de morale ni une tentative de culpabilisation. La grande force de ce roman est de provoquer une prise de conscience tant par le fond que par la forme : la voix de Diane est « audible » – elle devient narratrice, actrice – lorsque nous nous trouvons sur l’île. A la ville, dans sa vie pré et post – intervention médicale elle est un personnage raconté par un narrateur inconnu, une executante.

Un roman-fable, un texte puissant que je ferais étudier dans tous les lycées si cela était possible. A défaut, j’espère vous avoir convaincus de vous en emparer.

(Pourquoi le lièvre ? Il vous faudra lire l’épilogue!)

Je. Moi. A ton nom, j’ai figé. J’ai senti mon corps revenir dans le paysage. J’ai aperçu ses fentes. Ses battures fissurées. Depuis combien d’années étais-je ainsi ? Livrée aux grands vents. Vulnérable. Incapable de me ressaisir. De me recoller. Depuis combien de temps n’avais-je pas repensé à toi ? Toi. Ton regard. Moi. Ma défilade. Les battures. Le foin de mer. Ta liberté.

Le lièvre d’Amérique, Mireille Gagné, La Peuplade, août 2020

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