Les disparus des Agriates

O come t’inganni si pensi che gl’anni,

non hann’ da finire, bisogna morire.

E’ un sogno la vita che par si gradita,

è breve il giore, bisogna morire.

Tu te trompes en pensant que les années ne vont pas finir, il faut bien mourir. La vie est un songe. Elle semble si douce, mais la joie est si courte. Il faut bien mourir.

Représailles fait partie des titres dont la parution a été repoussée par l’imprévu épidémiologique de ce printemps. Espérons que ce soit un mal pour un bien et qu’il rencontre ses lecteurs, il le mérite amplement. Disons-le autrement plutôt : Représailles fait partie de ces textes qu’on s’en voudrait de rater.

S’il débute de manière plutôt classique – course-poursuite de nuit dans un coin perdu de la Corse, le rythme s’accélère en à peine quelques pages et l’adrénaline insufflée par ce qui commence de plus en plus à ressembler à une chasse à l’homme est doublée par une montée d’anxiété qui ne lâchera pas son lecteur avant la fin.

Un couple de touristes suisses, Tom et Adèle, accompagnés par leurs deux petites filles, Lucie et April, viennent de pénétrer sans le savoir dans un territoire interdit. Les gens collés à leurs trousses sont-ils des voyous ? Des flics pourris ? Des gamins alcoolisés en quête d’émotions fortes ? La réponse n’arrivera qu’une fois les voitures arrêtées face à face sur une aire de repos. Ce sont des hommes et ils sont trois. Immenses. Presque des monstres. Devant eux Tom, seul, sa femme et ses filles enfermées dans leur voiture.

Les conséquences de cette rencontre nocturne poseront les jalons d’un roman à multiples niveaux de lecture .

Nous sommes devant un polar dont les codes sont bien en place : une cavale, une enquête de police, des coupables, un contexte miné par la corruption locale.

Mais ce n’est pas tout, la Corse et son halo mythologique est le terreau idéal pour y semer les graines d’une histoire sur la naissance et la transmission du Mal – sur une lignée masculine. Au-delà d’un simple récit autour de la mafia locale avec à sa tête le puissant Rocco Falcone, Florian Eglin développe à rebours de Mérimée la prolifération du Mal via la mise à mort des pères. Les trois gaillards sur l’aire de repos sont le résultat de bien plus que des années d’affaires véreuses – ils viennent d’ailleurs, de bien plus loin.

Le père est une des figures centrales du roman – Rocco Falconne, Tom, Campa, l’inspecteur en charge de l’enquête sont tous des pères.

Pour Tom, père de filles, cela représente un puits infini de violence accessible uniquement lorsque sa famille est en danger. S’il la sentait auparavant, cette violence, si elle le hantait même depuis toujours, jamais il n’avait pu la manipuler ni la laisser sortir. Elle lui avait servi principalement lors de l’écriture de ses romans (Tom est écrivain, un monstre qui tue des monstres). Le passage corse changera la donne.

La vérité est que moi aussi je suis un monstre. Je le sens. Je le sais. Ça me hante. La vérité est que j’attends depuis longtemps de pouvoir le révéler. Depuis toujours, je rêve de donner libre cours à la sauvagerie qui m’habite. Grâce à vous, je viens enfin de la trouver. Grâce à vous, je suis achevé.

C’est compliqué d’en dire plus sans déflorer le mystère envoûtant de ce récit qui hypnotise son lecteur.

Si, une dernière chose et pas des moindres : écriture minérale, roman positionné sous le signe des mythes et des symboles, Représailles dresse un portrait majestueux de la puissance matricielle, terrienne, de la femme : Adèle, l’épouse de Tom, Graziella Falconne, cheffe de clan, Catalina, lieutenant de police unique dans son genre, constituent les triptyque primordial de cet échafaudage complexe.

Graziella émergea. Curieuse, méfiante peut-être, elle considérait Adèle et Catalina. Elles étaient donc toutes là. Aucune ne manquait. Autour, il y avait le paysage, il y avait la mer, il y avait la nature. Elle ne se souciait ni du bien ni du mal qui s’en suivrait. Les violences que les hommes s’infligent sont des broutilles emportées par le vent.

Comment vous le dire plus clairement ? Représailles sortira le 5 juin aux éditions de la Baconnière. Vous êtes prévenu(e)s.

Représailles de Florian Eglin, éditions la Baconnière, juin 2020

2 commentaires sur “Les disparus des Agriates

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